Four Winters

Le conte d’hiver de Jem Southam

Jem Southam est un photographe de paysage aussi discret qu’influent. Né à Bristol en 1950, il est établi à Exeter dans le Devon. Les paysages du sud-ouest de l’Angleterre constituent son sujet de prédilection. Il les capture au fil des saisons se montrant attentif aux cycles de vie de la nature. Il documente aussi leurs évolutions sur de longues périodes et s’intéresse particulièrement aux conséquences des activités humaines sur l’environnement. Son outil de prédilection, dans sa pratique, est la chambre de format 8×10.

De Bristol à la Nouvelle-Zélande

Batchfm425

Le premier livre publié par Southam, The Floating Harbour (1983), constitue une archive en noir et blanc des docks à l’abandon de Bristol autour de 1980, avant que la ville n’amorce un nouveau développement. Avec The Red River (1989), le photographe adopte définitivement la couleur. Pour ce projet, il s’applique à suivre le cours d’un modeste ruisseau de Cornouaille depuis sa source jusqu’à la mer. La teinte rouge du cours d’eau résulte de l’exploitation industrielle de l’étain qui a durablement marqué la région et qui est largement déclinante à la fin des année 1980. The Red River rend donc compte d’une industrie en voie d’extinction et des traces qu’elle a laissées sur le paysage.

Art 78832 01 479f

Southam est également connu pour la série qu’il a consacrée aux falaises d’Angleterre et qui a trouvé, à l’invitation du Pôle Image Haute-Normandie, une suite dans le pays de Caux. Baptisée The Rockefalls of Normandy, cette dernière série a été réalisée entre 2004 et 2007.
En 2018, le photographe s’évade pour la première fois de son Angleterre natale pour conduire un projet en Nouvelle-Zélande, The Long White Cloud. Il traque six semaines durant les lacs, cascades et rivières de l’archipel océanien pour livrer de saisissants effets d’atmosphère.

Four Winters

La série Four Winters, publiée par Stanley Barker en 2021, est entreprise par Southam de manière fortuite après une nuit d’hiver occupée à veiller à l’hôpital son frère cadet, Andy. Lorsqu’il apparaît qu’Andy est – au moins temporairement – hors de danger, Southam, de retour à la maison, décide de faire une promenade le long de l’Exe. Encore secoué par les émotions intenses de la nuit, il est finalement captivé par le spectacle qui s’offre à lui. La vie du fleuve et les subtiles variations de la lumière, au coucher du soleil, contribuent à l’apaiser. Il décide de revenir les jours suivants pour saisir dans la soirée de somptueux crépuscules.

Four Winters


Four Winters atteste que la dimension documentaire coexiste chez Southam avec l’évocation poétique. Les photographies de l’ouvrage sont pareilles à des tableaux antiques et vaporeux que leur auteur place sous le patronage de Virgile :

Dant sonitum rauci per stagna loquacia cycni

Les cygnes rauques donnent de la voix parmi les bruyants marécages

L’Enéide, livre XI, vers 458

Four Winters

Les images de Four Winters sont réalisées au cours de quatre hivers successifs le long d’un coude de l’Exe, sur une étendue de rive longue d’une centaine de mètres. Pour ce travail, Southam utilise un appareil numérique de marque Sony. Ce choix s’impose d’abord à lui suite à un accident au bras qui le prive de la possibilité de manipuler une lourde chambre. Il s’avère vite bien mieux adapté qu’un dispositif argentique de grand format pour saisir la vie sauvage de l’Exe. Le photographe se fait une règle de travailler entre chien et loup, au petit matin ou bien le soir au crépuscule. La matière de son travail est évanescente, presque insaisissable : brume, givre, neige, glace, nuages, variations de niveau du fleuve et orientation de ses courants. Dans ces tableaux délicats, les cygnes occupent une place centrale qu’ils soient photographiés en plein vol ou nageant processionnellement sur l’Exe.
Four Winters traite, comme bien peu de livres de photographies parviennent à le faire, des subtils changements de lumière qui, d’instant en instant, font naître le jour ou la nuit. Des infinies nuances atmosphériques qu’offre ce coude de l’Exe aux différentes heures de l’aube et du soir, sourd une poésie envoûtante.

BJP DSC02183

Des oiseaux

Le père de Southam avait une passion pour les oiseaux tout comme le frère du photographe, Math. Ce dernier a recensé les différentes espèces entendues ou aperçues le long de l’Exe le 19 janvier 2019 entre 6h45 et 7h55 du matin. Leurs noms apparaissent en quatrième de couverture de l’ouvrage.

Mhgd

Dans le texte qu’il signe en accompagnement de ses images, Southam commente la symbolique du cygne :
« A l’Age du Bronze, en Scandinavie, les cygnes transportaient les âmes des morts vers l’au-delà. Les cygnes, comme les chevaux, ont aussi pour mission de conduire le char du soleil à travers le ciel et de l’acheminer le soir dans le monde d’en bas avant qu’il ne réapparaisse au matin pour un nouveau cycle. »
Le cygne fait donc référence au déclin et à la renaissance de la nature au fil des saisons. Il est aussi un conducteur des âmes des défunts, un psychopompe. Et probablement un consolateur pour le photographe qui, deux ans après la première alerte nocturne, point de départ de ces quatre hivers, connaît la douleur de perdre le jeune frère qu’il chérissait.  
Le cygne, pour finir, est un memento mori. Southam confie au Bristish Journal of Photography : « Ce travail est le travail d’un vieil homme. Il y est question de l’espoir et du deuil mais surtout d’un vieil homme qui considère sa place dans l’univers. Et qui se résigne peu à peu au fait que le « moi » se réduit. Combien de printemps ou d’hivers encore à faire des images ?1 »

  1. « This work is the work of an old man. It’s about hope and loss, but it’s also very much about an old man contemplating his place in the universe. And beginning to come to terms with the fact that, slowly, ‘me’ is winding down. How many more springs or winters am I going to be here to make these pictures? »
    Propos reccueillis par Alice Zoo pour le British Journal of Photography :
    https://www.1854.photography/2023/02/jem-southam-four-winters/ ↩︎

Publications similaires

  • « Trilogy » de Lu Nan

    Né à Pékin en 1962, Lu Nan est le premier photographe chinois qui ait rejoint l’agence Magnum. C’est un homme discret dont la vie est mal connue et qui refuse généralement que l’on prenne son portrait. C’est également un lettré qui revendique l’influence d’auteurs occidentaux aussi différents que Martin Buber, Goethe, Proust ou T.S. Eliot….

  • « Buchenwald » de Christian Rothe

    Plusieurs infrastructures du camp de Buchenwald subsistent aujourd’hui à l’état de ruines à quelque distance des anciens bâtiments de prisonniers ainsi que du musée et du mémorial qu’accueille le site. Ces traces d’occupation se font chaque année plus discrètes au cœur d’une forêt qui a repris ses droits et dont la croissance vigoureuse efface peu…

  • Skinningrove

    Ce nom si plaisant à prononcer dérive du vieux norrois et doit sans doute s’entendre en anglais comme le “skinner’s grove” c’est-à-dire “le bois de l’écorcheur”. Skinningrove est un petit village côtier du Yorkshire du Nord que le grand photographe britannique Chris Killip a fréquenté entre 1982 et 1984. Sa population de pêcheurs était alors…

  • Aux Ombres

    « Les premiers habitants de l’Amérique formaient plus de cinq cents tribus. Nous n’en avons traité aucune aussi mal que les Sioux. Jusqu’à une date récente, même des historiens renommés avaient tendance à évoquer le massacre de Wounded Knee comme « la bataille de Wounded Knee », ce qui revient presque à parler de la bataille de Treblinka,…

  • The Unnamed Road

    Après avoir étudié la calligraphie et la céramique dans son pays natal, l’artiste sud-coréenne Jungjin Lee s’est établie à New York en 1988. Elle y a suivi des études de photographie avant de rencontrer Robert Frank par l’entremise de Ralph Gibson. De Frank, Lee affirme qu’il fut pour elle un mentor. S’il ne lui a…

  • Pays de neige

    Angela Boehm vit à Calgary dans l’Alberta. Venue à la photographie tardivement, en autodidacte, elle a publié son tout premier ouvrage, Minus 30, fin 2024 chez Hartmann books. C’est une publication envoûtante qui a toutes les qualités d’un livre d’artiste. Il est tentant de rattacher Minus 30 à ce genre graphique que les Anglo-Saxons nomment…