Aux Ombres
« Les premiers habitants de l’Amérique formaient plus de cinq cents tribus. Nous n’en avons traité aucune aussi mal que les Sioux. Jusqu’à une date récente, même des historiens renommés avaient tendance à évoquer le massacre de Wounded Knee comme « la bataille de Wounded Knee », ce qui revient presque à parler de la bataille de Treblinka, de la bataille de Buchenwald ou de notre propre bataille de Mỹ Lai. »
Jim Harrisson
En décembre 1990, par un froid polaire, le photographe français Guy Le Querrec a accompagné la chevauchée des Indiens Lakotas le long du Big Foot Memorial Ride, dans le Dakota. Parti de Little Eagle, le groupe atteignit le site de Wounded Knee le 29 du mois au terme d’un voyage de plus de 400 kilomètres. Là, il commémora le centenaire du massacre perpétré par les soldats américains qui avaient encerclé le camp de Big Foot. Il est aujourd’hui établi que l’armée américaine, nouvellement dotée de la mitrailleuse Hotchkiss, a délibérément massacré, ce 29 décembre 1890, un peu plus de 350 hommes, femmes et enfants Lakotas.
Pourtant les guerres indiennes semblaient terminées en cette fin de XIXe siècle alors que la quasi-totalité des Amérindiens avait été parquée dans des réserves. L’armée américaine s’inquiétait cependant de l’essor de la Ghost Dance, la danse ses esprits, par laquelle les Indiens pensaient pouvoir triompher de l’homme blanc. Ce mouvement messianique annonçant la venue d’un sauveur amérindien, n’avait pas tardé à se répandre dans les grandes plaines du nord. Le 15 décembre 1890, à Fort Yates, dans le Dakota du Nord, la police reçut l’ordre d’arrêter Sitting Bull dont la tribu pratiquait largement la Ghost Dance. Le grand chef Lakota fut tué lors de l’opération. Ses hommes s’enfuirent et rejoignirent le camp de Big Foot qui les conduisit avec les membres de sa tribu à Pine Ridge, dans le Dakota du Sud, pour solliciter le secours de Red Cloud. Le 28 décembre, Big Foot et les siens furent interceptés à Porcupine et conduits à Wounded Knee où ils furent exécutés le lendemain.

Une vingtaine de soldats américains obtinrent une médaille pour ce massacre longtemps présenté dans l’historiographie officielle comme une bataille héroïque. Les Lakotas qu’ils ont assassinés faisaient partie du groupe ethnique des Sioux aux côtés des Dakotas et Nakotas. L’appellation générique Sioux a été forgée par des trappeurs français au XVIIe siècle à partir du terme péjoratif « Nadouessiou » qui signifie « vipère » autrement dit « ennemi » dans la langue des Indiens Chippewas.
En 1986, les descendants des Lakotas décident de suivre la piste de leurs ancêtres et accomplissent un pèlerinage de Bridger à Wounded Knee qui prend le nom de Big Foot Memorial Ride. A partir de 1988, la chevauchée prend de l’ampleur et part désormais du lieu où Sitting Bull a été tué dans la réserve de Standing Rock. Le pèlerinage a lieu au mois de décembre, une époque de l’année où le froid est glacial. Il s’achève à Wounded Knee le 29, date anniversaire du massacre, avec des chants, prières et offrandes.
La participation de Guy Le Querrec au Big Foot Memorial Ride de 1990 donne lieu à une publication, Sur la piste de Big Foot, aux éditions Textuel. Dans la préface de l’ouvrage, Jim Harrisson déclare : « Je trouve passablement ironique que ce soit un Français qui ait pris les plus belles et les plus authentiques photographies des Indiens d’Amérique que j’ai jamais vues. Guy Le Querrec a l’œil splendide mais impitoyable d’un tragédien1. »







En 2023 puis 2024, le photographe belge Simon Vansteelwinckel participe à son tour à la chevauchée rebaptisée Future Generations Ride. Les photographies qu’il tire de cette expérience sont publiées dans un très beau livre des éditions lamaindonne, Aux Ombres, couronné du prix Nadar en 2025. Les « ombres » auxquelles fait référence le titre sont sans nulle doute celles des glorieux ancêtres assassinés de la vanishing race des Lakotas et plus largement des Indiens d’Amérique.

Pour être très différent de celui de Le Querrec, le style de Vansteelwinckel n’en est pas moins efficace. On songe aux avant-gardes japonaises des années 1970, à Moriyama ou Takuma Nakahira. Des contrastes forts, des noirs intenses, un grain bien présent, l’art du contrejour et l’acceptation du flou concourent à créer des images poignantes dont la portée va bien au-delà de la simple dimension documentaire. Aux Ombres est également servi par un format contenu, une mise en pages dynamique et une impression soignée sur un papier offset qui donne de la profondeur à son sujet.
Assurément l’une des plus grandes réussites du livre photo en 2025.









- Traductions de Jim Harrisson par Brice Matthieussent ↩︎
Lien vers le site de l’éditeur:
https://www.lamaindonne.fr/produit/aux-ombres