Appelfeld et la mémoire du corps
« Si les « tenants des faits » avaient été prêts à m’écouter un instant, je leur aurais raconté que j’avais sept ans lorsque éclata la Seconde Guerre mondiale. La guerre s’était terrée dans mon corps, pas dans ma mémoire. Je n’inventais pas, je faisais surgir des profondeurs de mon corps des sensations et des pensées absorbées en aveugle. »
Aharon Appelfeld, Histoire d’une vie
Aharon Appelfeld est arrivé en Israël en 1946 à l’âge de quatorze ans. Son installation dans l’Etat hébreu faisait suite à un éprouvant parcours traumatique qui l’aura vu passer du ghetto à un camp de concentration de Transnistrie dont il finit par s’échapper. Il lui fallut de longues années pour trouver sa voix d’écrivain. Lui qui était de langue maternelle allemande, fut conduit par les circonstances souvent dramatiques de sa courte vie européenne à pratiquer enfant le ruthène, le roumain et l’ukrainien. De l’hébreu, il dit qu’il ne lui vint pas facilement et qu’il ne prit racine en lui qu’au prix d’un laborieux apprentissage.
Dans Histoire d’une vie, l’écrivain explique qu’il fut plongé, au lendemain de la guerre, dans un profond sommeil amnésique. Longtemps il demeura le témoin silencieux d’une époque bavarde qui n’était pas avare en chroniques, témoignages ou confessions sur les horreurs de la Shoah. Ayant traversé cette apocalypse à un âge tendre, il n’avait pas, quant à lui, la mémoire des événements, des lieux et des dates qui lui aurait permis de produire un « récit exemplaire ».
Ce passé qui était pourtant bien vivant en lui exigeait son attention. Il ne pouvait l’ignorer mais se trouvait incapable de l’exprimer selon les exigences d’un récit biographique qui se fonderait sur les données de la mémoire événementielle : « Tout ce qui s’est passé est inscrit dans les cellules du corps et non dans la mémoire. Les cellules, semble-t-il, se souviennent mieux que la mémoire, pourtant prédestinée à cela. »1
La vocation d’écrivain d’Appelfeld, et peut-être le salut de l’homme, sont le fruit d’un long mûrissement que décrit bien Histoire d’une vie : « C’est uniquement avec le temps que j’ai compris que ces matières premières [à savoir les bruits et sensations qu’avait emmagasinés le jeune corps] était la moelle de la littérature et que, partant de là, il était possible de donner forme à une légende intime. »
L’expression littéraire, le recours à la fiction, permirent à Appelfeld de relier enfin sa vie en Israël à ses jeunes années européennes. La littérature a donné voix « aux cellules du corps » dans lesquelles sont inscrites les empreintes de souvenirs qu’on chercherait vainement dans la mémoire épisodique.
La quête du juste mode d’expression, celui qui rend possible la réappropriation des jeunes années, s’est confondue chez l’écrivain avec la quête d’une nouvelle langue qui, sans être l’allemand qu’il parlait avec sa mère, s’imposa comme « une langue maternelle adoptive ». Reparcourant les pages de son journal d’après-guerre, Appelfeld note qu’à partir du milieu des années 1950 sa pratique écrite de l’hébreu se fait fluide et que l’apprentissage enfin a porté ses fruits. Ressuscité au tournant des dix-neuvième et vingtième siècles après de longs siècles d’éclipse, l’hébreu était de fait devenu, en Israël, l’idiome commun à de nombreux juifs dont il n’était pas la langue d’origine.
Appelfeld s’agaçait qu’on le désignât parfois comme « écrivain de la Shoah » : « Un véritable écrivain écrit à partir de lui-même et la plupart du temps sur lui-même, et si ses propos ont un sens, c’est parce qu’il est fidèle à lui-même, à sa voix, à son rythme. »
Le sujet importe peu. Entrer en littérature c’est exprimer de manière directe ou non une part intime de soi irréductible à l’analyse psychologique. Comme Appelfeld, tout écrivain sait que le corps a une mémoire et qu’il porte, mieux qu’aucune faculté de l’esprit, le sombre continent de l’enfance.
- Les citations sont tirées d’Histoire d’une vie, traduction française par Valérie Zenatti. ↩︎