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« Buchenwald » de Christian Rothe

Plusieurs infrastructures du camp de Buchenwald subsistent aujourd’hui à l’état de ruines à quelque distance des anciens bâtiments de prisonniers ainsi que du musée et du mémorial qu’accueille le site. Ces traces d’occupation se font chaque année plus discrètes au cœur d’une forêt qui a repris ses droits et dont la croissance vigoureuse efface peu à peu ce qu’il reste des anciens logements des cadres dirigeants du camp, des dépôts d’armes ou des lieux de divertissement que fréquentaient les tortionnaires.

Le photographe Christian Rothe aura passé huit ans à traquer ces ruines presque invisibles sur la colline d’Ettersberg non loin de Weimar. Son travail a donné lieu à la publication par Hartmann Books d’un beau livre sobrement intitulé Buchenwald. A travers 119 photographies noir et blanc reproduites en bichromie, l’ouvrage donne à voir ces bois qui furent autrefois lieu de vie des bourreaux ou théâtre de l’horreur. Les grands formats argentiques de Rothe sont autant de tableaux d’une netteté saisissante servis par une qualité d’impression magistrale. La couverture du livre est enveloppée d’un filet de lin blanc qui a pour effet d’estomper les arbres de la photo qu’elle présente. Comme si la mémoire des événements dont fut témoin la colline d’Ettersberg, il y a quatre-vingts ans, s’estompait. Comme si la lecture de ce paysage marqué par la barbarie se brouillait au point de devenir impossible. 

Il est un peu troublant de tenir entre les mains un si bel objet sur un sujet d’une telle noirceur. L’absence de légendes rend par ailleurs difficile la compréhension de chaque image. Heureusement, l’auteur et l’éditeur ne nous laissent pas seuls dans notre contemplation mêlée d’inquiétude. Outre les essais qui apportent contexte et perspective à la démarche de Rothe, l’ouvrage résonnent des voix de Jorge Semprún et d’Imre Kertész.      

Il a également le mérite de nous rappeler que toute horreur ne s’achève pas avec la libération du camp par les troupes américaines le 11 avril 1945. Intégré à la zone d’occupation russe après la Seconde Guerre mondiale, Buchenwald devint en effet un redoutable camp soviétique qui ne fut dissous qu’en février 1950.

Au-delà du devoir de mémoire auquel invite opportunément le livre de Rothe, c’est sans doute Kertész, dans Etre sans destin, qui livre ici le message le plus profond, le plus dérangeant, pour un esprit qui tente de comprendre comment la vie fut possible dans l’enfer des camps. L’écrivain hongrois y explique comment, dans les intervalles de la souffrance et contre toute logique, le vouloir vivre et même l’idée de bonheur, à Buchenwald ou à Auschwitz, faisaient leur chemin :  « Et malgré la réflexion, la raison, le discernement, le bon sens, je ne pouvais pas méconnaître la voix d’une espèce de désir sourd, qui s’était faufilée en moi, comme honteuse d’être si insensée, et pourtant de plus en plus obstinée : je voudrais vivre encore un peu dans ce beau camp de concentration. »

Lien vers le site de l’éditeur, Hartmann Books:

https://hartmann-books.com/en/produkt/christian-rothe-buchenwald-en/

Critique en anglais de l’ouvrage sur le site Collector Daily:

https://collectordaily.com/christian-rothe-buchenwald/

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