The Unnamed Road
Après avoir étudié la calligraphie et la céramique dans son pays natal, l’artiste sud-coréenne Jungjin Lee s’est établie à New York en 1988. Elle y a suivi des études de photographie avant de rencontrer Robert Frank par l’entremise de Ralph Gibson. De Frank, Lee affirme qu’il fut pour elle un mentor. S’il ne lui a guère enseigné les aspects techniques de la photographie, il a su la guider dans la recherche de sa voie artistique : « Ce furent des moments éblouissants pour moi, comme si je parlais avec un grand maître zen : il s’exprimait en termes très simples mais paraissait avoir la faculté de pénétrer l’instant présent. Exactement comme dans ses photos. (…) Il m’a moins appris à faire de bonnes photos qu’à exprimer quelque chose de personnel dans ce que je faisais1. »

Un art consommé du tirage
Jungjin Lee aborde la photographie en plasticienne. Dans sa pratique, la matière, l’épreuve comptent autant ou plus que l’image. Elle a patiemment œuvré à mettre au point une technique de tirage utilisant un papier de mûrier coréen enduit d’une émulsion photosensible avant immersion dans les bains révélateurs. La texture du papier et les gestes du tireur pour appliquer l’émulsion donnent naissance à des épreuves uniques, de grand format, dont le caractère évanescent évoque l’aspect des anciens callotypes. Ce procédé complexe a pour effet de déréaliser l’objet photographié, de le dépouiller pour ainsi dire de son cadre spatio-temporel. Ainsi en vient-il à exprimer, par-delà toute contingence, la permanence des choses, et, explique Jungjin Lee, l’état d’esprit de l’artiste. Cette technique a notamment été appliquée avec bonheur aux déserts d’Amérique du Nord, un des thèmes de prédilection de la photographe.

Regard sur Israël et la Cisjordanie
Les images d’Unnamed Road sont issues du projet This Place conduit par Frederic Brenner de 2010 à 2012. Connu notamment pour avoir documenté les communautés juives du monde entier, Brenner a invité douze photographes de renommée internationale à livrer leur regard sur Israël et la Cisjordanie. Ont été sollicités, outre Jungjin Lee : Wendy Ewald, Martin Kollar, Josef Koudelka, Gilles Peress, Fazal Sheikh, Stephen Shore, Rosalind Fox Solomon, Thomas Struth, Jeff Wall et Nick Waplington. This Place a donné lieu à une exposition itinérante présentée sur plusieurs continents.
The Unnamed Road regroupe donc les photographies de Junglin Lee prises en Israël et en Cisjordanie dans le cadre de ce projet. D’abord publié par Mack en 2014, l’ouvrage a fait l’objet d’une réédition par Nazraeli Press en 2023 à l’occasion d’une exposition du GoEun Museum of Photography de Séoul.

Entre analogique et numérique
Avec The Unnamed Road, Jungjin Lee a, pour la première fois, associé procédé analogique et retouche numérique. Elle a produit une première épreuve sur papier de mûrier selon sa technique traditionnelle quoique d’un format plus modeste qu’à l’accoutumée. Puis elle a numérisé ce tirage afin d’en ajuster les tons et contrastes au moyen du logiciel Photoshop. De cette image retouchée, elle a enfin réalisé une impression pigmentaire de grand format sur un papier de Kozo et de chanvre. De son propre aveu, il a été difficile d’obtenir le bon équilibre entre les procédés analogique et numérique. Elle juge toutefois le résultat pleinement satisfaisant et souligne l’importance de l’étape de retouche numérique dans la production de l’épreuve finale.

Le voyage intérieur
Dans le texte bref qui conclut le livre, Jungjin Lee explique que la commande de Brenner l’a mise à rude épreuve. Alors que ses images tendent à souligner la part d’éternité du paysage, voilà qu’elle se heurtait sans cesse à l’histoire récente et douloureuse d’une terre de conflits. Elle aurait voulu porter un regard neutre sur Israël et la Cisjordanie, les voir, dit-elle, comme les voit l’olivier. Mais l’irruption constante du drame humain, les traces bien visibles de la violence et du malheur ont été source de perturbations émotionnelles. « Pourtant, avec le recul, affirme-t-elle, je réalise que cela m’a obligée à changer en tant qu’artiste et j’en suis heureuse. Lors de mon dernier voyage, j’étais en mesure de voir non seulement la terre d’Israël mais aussi mon esprit avec ses accidents et ses mouvements propres, touchant là quelque chose d’essentiel2 ».
Ainsi la photographie, comme la poésie, peut-elle être voyage dans « l’espace du dedans ».

Lien vers le site de l’artiste:
https://www.jungjinlee.com/
Lien vers le site de Camera Obscura, galerie parisienne de Didier Brousse qui représente Jungjin Lee en France:
https://www.galeriecameraobscura.fr/