Pays de neige
Angela Boehm vit à Calgary dans l’Alberta. Venue à la photographie tardivement, en autodidacte, elle a publié son tout premier ouvrage, Minus 30, fin 2024 chez Hartmann books. C’est une publication envoûtante qui a toutes les qualités d’un livre d’artiste.
Il est tentant de rattacher Minus 30 à ce genre graphique que les Anglo-Saxons nomment “visual poetry”. L’enchaînement des images, le rythme et la narration qui en résultent, la maquette et ses paramètres de fabrication font de ce livre un objet artistique que le lecteur pourra aborder comme un poème sans paroles.

Angela Boehm explique que la beauté des paysages hivernaux lui a été révélée de manière fortuite. Alors qu’elle se désolait de ne pouvoir photographier en raison d’une météo très défavorable, elle s’est trouvée saisie par le caractère sublime des vastes plaines canadiennes couvertes de neige et battues par le blizzard. Tournant, au cœur de l’hiver, son objectif vers les grands espaces du Saskatchewan, elle s’est fait une règle, pour ce projet, de photographier à une température qui ne soit jamais supérieure à -30° Celsius, d’où le titre de l’ouvrage. Pour les prises de vues de Minus 30, Angela Boehm a recouru à un Fujifilm GFX 100, un appareil numérique moyen format capable de résister à des froids intenses.

Deuil, mémoire et résilience
Le Sakatchewan rural représente, pour la photographe, la terre natale. Dès l’enfance, été comme hiver, elle en a apprivoisé les grands espaces en compagnie de ses deux frères, Bruce et Raymie. L’un et l’autre ont malheureusement connu, ainsi que leur mère, une mort prématurée. Dédié aux trois défunts, Minus 30 accomplit donc un devoir de mémoire. Nombre de photographies de l’ouvrage ont été prises sur le chemin que Boehm empruntait, petite fille, pour se rendre à l’école.

La photographe souligne elle-même la parenté entre le glacial hiver canadien et le chagrin du deuil : l’immensité nacrée et silencieuse, le froid mordant, la solitude et la fragilité de l’être humain confronté à ces conditions extrêmes font écho à la détresse de celui qui a perdu un être cher. Si la présence récurrente d’un corbeau – ou corneille ? – au fil des images semble rappeler le passage de la mort et la disparition des proches, le thème de la résilience s’exprime à travers la figure d’un arbre solitaire et splendide qui a su s’adapter aux pires rigueurs de l’hiver. Dans l’action de la neige qui voile les paysages au point parfois de les rendre illisibles, Boehm nous invite à voir l’effacement progressif de la mémoire et la perte de repères qui s’ensuit.

Au seuil du néant
Minus 30 est servi par une mise en pages minimaliste parfaitement adaptée à son sujet. La maquettiste japonaise Akiko Wakabayashi a placé une image par double page en faisant habilement varier les marges latérales de manière à créer une dynamique au sein de la narration paisible qu’offrent les photos de Boehm. Le choix d’une reliure permettant une ouverture à plat s’avère heureux. La teinte crayeuse du papier offset biotop fournit une parfaite toile de fond aux paysages de neige.




Par sa pureté et son dépouillement, cette réussite peut rappeler celle du classique Water’s Edge (Viking Press, N.Y., 1980) d’Harry Callahan qui regroupe les photographies de plages du maître américain. Bien des photos, dans les deux ouvrages, hésitent entre figuration et abstraction.
Dans sa postface à Water’s Edge, Callahan écrit : « Je pense que tout artiste cherche continuellement à atteindre le seuil du néant – le point où l’on ne saurait aller plus loin. Je crois que je m’en suis rapproché à plusieurs reprises dans mes séries de photographies de plages1».
De ce point, il nous semble qu’Angela Boehm s’est elle aussi approchée dans ses photographies du Saskatchewan par -30° Celsius.








- « I think that nearly every artist continually wants to reach the edge of nothingness – the point where you can’t go any farther. I feel I have come close to that at various times with the Beach Series photographs. » ↩︎