Imperium
Imperium de Ryszard Kapuściński a paru en 1993 peu après la désintégration de l’URSS. L’ouvrage était épuisé en France jusqu’à ce que Flammarion le réédite en début d’année 2026. Cette nouvelle édition est précédée d’une préface d’Emmanuel Carrère, fervent lecteur de Kapuściński dont il loue le talent littéraire.
S’il faut le présenter en quelques mots, Ryszard Kapuściński peut être défini comme un écrivain journaliste polonais qui a fait des décolonisations son sujet principal. Après avoir largement couvert les conflits d’Afrique et l’émancipation de plusieurs peuples du continent noir, il se penche, dans Imperium, sur le « grand frère soviétique » agonisant. Il est conscient du fait que Gorbatchev, en 1985, accède au pouvoir dans un empire en voie de décomposition. Glasnost et perestroïka ne sont jamais que des cataplasmes destinés à prolonger la vie du condamné. Dans la dislocation de l’URSS, Kapuściński voit le dernier acte de la décolonisation au XXe siècle. Pour mieux saisir le phénomène, il parcourt inlassablement le vaste territoire de « l’empire », du centre à la périphérie et de la périphérie au centre. Ses pérégrinations le conduisent de Moscou à la Transcaucasie, de Iakoutsk à Magadan et même au-delà du cercle polaire à Vorkouta. Partout où il passe, il fait preuve de curiosité et d’empathie. Autant que par son désir de comprendre, il est mû par un intérêt profond pour les populations avec lesquelles il entre en contact. Sa cause, s’il fallait lui en trouver une, serait celle des déshérités, des anonymes, des innombrables victimes de l’état totalitaire et centralisateur.
Imperium est une mine d’informations pour qui cherche à appréhender la complexité de l’ex-Union soviétique. L’ouvrage contient des développements éclairants sur le fonctionnement politique et administratif d’un système que l’auteur décrit comme le dernier empire colonial de la planète. Nous n’en commentons ici que quelques passages choisis selon des critères purement subjectifs. Parce qu’ils ont frappé notre imagination tout simplement.
Tamerlan, amoureux des arts sanguinaire
Dans son récit du voyage qu’il entreprit dans les républiques méridionales de l’Union soviétique en 1967, Kapuściński consacre deux pages à la personnalité paradoxale de Tamerlan ou Timour, conquérant turco-mongol du XIVe siècle qui fonda l’empire timouride et établit sa capitale à Samarcande. Ce grand guerrier qui se considérait comme « l’épée de l’Islam » se rendit maître d’un vaste territoire s’étendant du Caucase à l’Asie centrale. Tamerlan était réputé pour son insatiable cruauté. Les historiens s’accordent à voir en lui un souverain charismatique, un brillant stratège autant qu’un despote sanguinaire et, dirions-nous aujourd’hui, génocidaire. « Il semait la mort, dit Kapuściński, et cette tâche lui prenait la moitié de sa journée. L’autre moitié, il la consacrait à l’art. » Car Tamerlan voulait qu’on écrivît sa légende dorée et faisait pour cela appel aux meilleurs peintres et écrivains. Il désirait aussi une capitale qui fût un véritable manifeste de sa puissance et de sa gloire.

Il supervisait lui-même les chantiers de Samarcande dont il fit une ville splendide : « Les ciseaux de Timour avaient deux lames : l’une créative, l’autre destructive. Telles sont les deux branches de l’activité humaine. Mais généralement, ces ciseaux sont à peine ouverts. Il arrive qu’ils le soient un peu plus. Chez Timour, ils étaient complètement écartés. » Tamerlan repose dans le mausolée Gour Emir qui fut édifié peu avant sa mort et que l’on peut admirer aujourd’hui encore à Samarcande. Des savants russes ont procédé à l’ouverture de son tombeau en juin 1941 quelques jours seulement avant le début de la Grande Guerre patriotique. Ainsi peut-on voir l’archéologue Mikhaïl Guérassimov toilettant le crâne de ce redoutable guerrier. Ironie de l’histoire, une des spécialités bien connues de Tamerlan consistait à ériger des pyramides avec les crânes de ses ennemis.
La cathédrale du Christ-Sauveur
Lorsqu’à l’automne 1812, l’armée napoléonienne en déroute se retire de Moscou, le tsar Alexandre Ier décide d’une action de grâce pour remercier le Christ d’avoir épargné la Russie. La cathédrale qu’il appelle à construire ne sera édifiée qu’à partir du règne de son frère et successeur Nicolas Ier qui choisit pour son implantation un site proche du Kremlin. Elle sera finalement inaugurée bien plus tard, le 26 mai 1883, par Alexandre III, petit-fils de Nicolas Ier.

Cette cathédrale du Christ-Sauveur est le monument de tous les superlatifs : des murs de plus de trois mètres d’épaisseur, de gigantesques portes coulées dans le bronze, les marbres les plus raffinés, un ensemble de trois mille chandeliers pour en éclairer l’intérieur, une iconostase de 422 kilos d’or… Au-delà des représentations religieuses, l’iconographie fait une large place aux victoires de l’armée russe.

Or voilà, nous explique Kapuściński, que de manière stupéfiante, Staline fait publier dans la Pravda du 18 juillet 1931 un communiqué annonçant la construction d’un palais des Soviets à l’emplacement même de la cathédrale. Et de commenter : « Staline fait démolir le plus grand objet sacré de Moscou. Donnons libre cours à notre imagination ! Nous sommes en 1931 ; Mussolini, qui à cette époque gouverne l’Italie, fait détruire à Rome la basilique Saint-Pierre ; Paul Doumer, qui à cette époque préside la France, fait démolir la cathédrale Notre-Dame (…). » Nous voilà face à une décision difficilement compréhensible et que le seul athéisme du régime soviétique peine à expliquer. Pour Kapuściński, l’énigme trouve sa solution dans une substitution de symboles. Au culte de Dieu succède le culte de la personnalité. Au sanctuaire chrétien doit succéder le sanctuaire d’une religion prolétaire sans Dieu. Toujours est-il que l’œuvre de démolition, en soi considérable, s’achève en décembre 1931.

Le projet qu’entérine Staline pour le palais des Soviets témoigne de la démesure du tyran et de son obsession de damer le pion aux constructions les plus imposantes de Manhattan : « Le palais des Soviets sera six fois plus lourd que l’Empire State Building et il sera couronné par une statue de Lénine trois plus haute (plus de cent mètres de hauteur) et deux fois et demi plus lourde que la statue de la Liberté. » Las, ce monstre appelé à mesurer 415 mètres de hauteur ne fut jamais construit. Le terrain, instable et poreux, fit obstacle au projet. Les purges et les guerres achevèrent de détourner Staline de cette Babel des Soviets.
En 1958, Khrouchtchev décide de bâtir à l’emplacement de l’ancienne cathédrale une immense piscine chauffée à ciel ouvert qui sera très appréciée des Moscovites. Le diamètre de son bassin circulaire mesure près de 130 mètres. La cathédrale du Christ-Sauveur est finalement rebâtie de 1995 à 2000. Elle reste à ce jour la plus grande cathédrale de l’église orthodoxe russe.

Des couloirs dans la brume
Iakoutsk, en Sibérie centrale, compte pami les villes les plus froides de notre planète. C’est aussi un important centre minier qui fournit 20% des diamants extraits dans le monde. A Iakoutsk, Kapuściński rencontre Tania, une fillette vive et attachante qui lui explique ce qu’est le froid. « Le froid, c’est quand une brume lumineuse et brillante flotte dans l’air. En la traversant on sculpte un couloir dans cette brume. Ce couloir prend la forme de la silhouette de la personne qui vient de passer. Une fois que celle-ci est passée, le couloir reste, se fige dans la brume. Un grand costaud fait un grand couloir, un petit enfant un petit couloir. (…) Le matin, Tania est capable de dire, d’après ces couloirs, si ses camarades sont déjà parties à l’école. Toutes connaissent la forme des couloirs des voisines et amies proches. Si, un beau matin, il n’y a aucun couloir correspondant à la hauteur des élèves de l’école élémentaire, cela veut dire qu’il fait froid, que l’école est fermée et que les enfants sont restés à la maison. » Kapuściński s’estime à juste titre chanceux d’avoir pu rencontrer, au cœur de la Sibérie centrale, une fillette qui possède de telles qualités de sagesse et de poésie.
Steeve Luncker, photographe suisse et membre de l’agence VU’, a entrepris de travailler sur les villes de l’extrême. Il a ainsi livré de Iakoutsk, réputée pour ses records de froid et d’amplitude thermique, un beau portrait qui en souligne l’âpreté sans toutefois nous la rendre détestable.






L’enfer de la Kolyma
De Iakoutsk, Kapuściński s’envole pour Magadan, capitale de la Kolyma en Sibérie nord-orientale. La Kolyma ! Un nom qui a sa place dans la « série des plus grands cauchemars du XXe siècle aux côtés d’Auschwitz, de Treblinka, d’Hiroshima et de Vorkouta. »
En 1931, alors que s’ouvre la grande terreur stalinienne, Moscou crée le Dalstroï, organisation chargée des infrastructures routières et de l’extraction d’or dans la Kolyma. Pour fournir la main-d’œuvre, les autorités soviétiques instaurent des camps de rééducation par le travail qui entretiennent avec le Dalstroï les mêmes relations « que le camp de concentration Auschwitz avec IG Farben. »
« Le camp était un système conçu avec sadisme et précision, ayant pour but la destruction et l’extermination de l’homme de manière à lui faire subir avant sa mort les plus grandes humiliations, les plus grandes souffrances et les plus grands tourments. »

A Magadan, Kapuściński voyage avec les Récits de la Kolyma de Varlam Chalamov. Ce dernier a passé vingt ans de sa vie au goulag principalement dans la Kolyma. Dans un passage des Récits cité dans Imperium, Chalamov exprime ce qui constitue selon lui le sommet de l’ignominie dans les camps. Plus que le froid, la faim, la privation de sommeil, la vermine ou le sadisme des agents du NKVD, il faut craindre la possible dénaturation de l’homme, le gauchissement de son sens moral lorsqu’il en arrive à composer avec l’inhumain, à s’accommoder de l’ignominie : « Dans l’expérience des camps, tout est négatif, jusqu’au moindre détail. L’homme devient seulement pire. Dans un camp, il y a beaucoup de choses qu’un homme ne devrait pas savoir. Mais il y a pire que voir les dessous de la vie. Le plus terrible, c’est quand l’homme s’approprie ces dessous, quand il adapte sa moralité à celle des camps, quand il s’accommode de la moralité des droits communs. Quand la raison de l’homme essaie non seulement de justifier ces sentiments, mais de les servir. »
Assèchement d’une mer
La tragique extinction de la mer d’Aral, en Asie centrale, est la conséquence directe de la politique coloniale de Moscou à l’égard des lointaines républiques soviétiques. Kapuściński explique que le drame se joua dans les années 1960, lorsque Khroutchevh puis Brejnev résolurent de faire de l’Ouzbékistan et du Kazakhstan de grandes régions de production cotonnière. Pour atteindre cet objectif, on détourna les fleuves qui alimentaient la mer d’Aral : le Syr-Daria et l’Amou-Daria. Leurs eaux furent utilisées pour irriguer des plantations de coton en nombre sans cesse croissant et saturées d’engrais chimiques comme de pesticides. Ainsi le Syr-Daria et l’Amou-Daria se sont-ils répandus à travers champs et déserts. Ainsi la mer d’Aral s’est-elle trouvée amputée d’environ les trois quarts de sa surface et de 90% de son volume. La plupart des espèces marines qu’elle abritait ont disparu et sa salinité s’est considérablement accrue. Là où les eaux se sont retirées, sont apparues des terres arides jonchées de carcasses de bateaux rouillées. Vision dystopique de ce qui constitue sans conteste un des pires désastres écologiques du XXe siècle.

Si des projets existent aujourd’hui pour rétablir la mer d’Aral dans son étendue originelle, la culture intensive du coton en Ouzbékistan reste très consommatrice d’eau. D’énormes volumes utilisés pour l’irrigation des plantations « d’or blanc » restent soustraits à l’alimentation d’une mer qui s’est réduite comme peau de chagrin.
Empire et démocratie
Kapuściński définit l’URSS comme le dernier empire colonial du monde. Pour se maintenir en tant qu’empire, le pouvoir soviétique a imposé une politique de terreur généralisée obtenant soumission et stabilité par la peur qu’il suscite. Au cours d’un voyage en avion, notre auteur s’interroge avec son voisin de vol sur la question de savoir si l’on peut démocratiser l’empire. Il répond, avec raison hélas, par la négative : la « nature figée et apodictique de l’Imperium et celle, élastique et tolérante, de la démocratie » sont tout simplement antinomiques.
On peut cependant se demander si la désintégration de l’empire n’augure pas d’un possible avènement de la démocratie en Russie et dans ses anciennes républiques satellites. Là encore, la réponse ne laisse guère de place à l’optimisme. En URSS un seul intérêt existait, celui de l’état totalitaire. La décomposition de cet Etat centralisateur et autoritaire a pour corollaire l’expression d’intérêts multiples et divergents, « grands et petits, privés, collectifs et nationaux. Tous redressent la tête, s’identifient et revendiquent fermement des droits qui jadis leur étaient refusés. Dans un Etat démocratique, il existe bien sûr aussi des milliers d’intérêts divers, mais les contradictions et les conflits qu’ils engendrent sont résolus ou atténués par des institutions publiques ou étatiques expérimentées, éprouvées ». Selon Kapuściński, les pays issus de la dissolution de l’Union soviétique sont confrontés aux trois fléaux majeurs et irrationnels qui seront ceux du XXIe siècle : nationalisme, racisme et fondamentalisme religieux. Pour les Russes en particulier, la tentation est grande d’affirmer leur hégémonie sur un ensemble slave qui intègre la Biélorussie et l’Ukraine. « Sans Ukraine, écrivait déjà dans les années trente l’historien polonais J. Wasowicz, Moscou est refoulée dans les plaines du Nord. » Non, la démocratie n’est pas pour demain.