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Connaissance par les gouffres

« Il y est traité de la folie magistralement, vous la donnez à vivre. Elle est bien tentante. Il en est d’elle comme de toute chose, elle donne à perdre par un bout, mais à gagner par l’autre. Elle n’est pas comme on le croit une valeur négative. Il n’y a pas de valeurs négatives. Je m’émerveille du courage de vos expériences, et de leur long cours opiniâtre. »

Lettre de Jean Dubuffet à Henri Michaux à propos de Connaissance par les gouffres, 3 août 1961

De tous les écrits que Michaux a consacrés aux drogues, Connaissance par les gouffres, publié en 1961, est le plus complet. Dès les premières lignes, l’auteur congédie l’usage récréatif des hallucinogènes. Sa quête n’est pas celle d’un paradis artificiel mais d’un savoir. Cette démarche scientifique, Michaux la détaille avec une incisive netteté à propos du chanvre : « Trois opérations majeures : espionner le chanvre. Avec le chanvre espionner l’esprit. Avec le chanvre s’espionner soi-même. »

Deux volets composent le recueil Connaissance par les gouffres. Dans le premier, le poète se penche sur trois hallucinogènes expérimentés sur lui-même : mescaline, psilocybine et chanvre. Dans le second volet, Situations-Gouffres, il s’intéresse à la figure de « l’aliéné ». Michaux n’a de fait jamais cessé de lier drogue et folie. Il considère que l’individu qui a fait l’expérience déstabilisatrice d’une puissante substance psychoactive, qui en a subi l’agression, a vécu par là-même une forme d’aliénation mentale. L’exploration rigoureuse des drogues et de leurs effets doit donc livrer des intuitions sur le vécu des aliénés, sur les formes que peut revêtir la folie et dont les Situations-Gouffres nous dressent de vivants tableaux : hallucinations, idées délirantes, paranoïa, théomanie, mégalomanie etc.

Connaissance par les gouffres est un livre difficile. Son auteur, avec une profonde acuité, s’y tourne vers « l’espace du dedans » lorsqu’il subit l’ébranlement décisif des drogues. Dans cette déroute des catégories rationnelles, à la frontière de la conscience et du subconscient, Michaux tire des observations sur la nature de l’esprit : violer le cerveau, organiser sa déroute, pour mieux révéler l’esprit, voilà son projet.
L’entreprise présente une difficulté essentielle : comment rendre compte d’une situation dans laquelle l’instance rationnelle et son meilleur auxiliaire, le langage, tend vers son abolition ? Le recueil multiplie les types de discours pour approcher des phénomènes psychiques difficilement saisissables : on y trouve des tableaux cliniques, des analyses a posteriori d’états de conscience altérés, des développements théoriques et des poèmes. Cette dernière forme est sans doute la plus proche du texte primordial entendu comme l’écrit présentant le moins d’écart avec la pure expérience mescalinienne, psilocybique ou haschichine. Il est évident que les notes – quand elles existent – prises par Michaux dans le feu du cataclysme hallucinatoire ont dû faire l’objet d’un important retravail. Ainsi explique-t-il, après une prise de psilocybine : « Non pas deux fois, non pas trois, mais huit, neuf fois, j’ai dû reprendre le présent écrit, tant il était, tant il restait inexplicablement informe, relâché, détendu, « défait », privé de ce que je peux avoir de spontané, de réagissant, d’ « à moi ». Vraisemblablement il garde encore quelques marques de soumission que je n’ai pu lui retirer, soumis à l’histoire, devenu chroniqueur par manque d’indépendance et de combativité. »
Quelle valeur scientifique doit-on dès lors donner aux textes du recueil ? Quelle objectivité possèdent des descriptions a posteriori qui impliquent nécessairement une forte part d’élaboration littéraire ?
Ces interrogations sont certes légitimes. Elles ne diminuent cependant en rien la prodigieuse fulgurance des tableaux du recueil. Connaissance par les gouffres est l’œuvre d’un très grand poète de l’intériorité capable, comme les plus profonds mystiques, de nous faire entrevoir la vie de l’esprit, sain ou malade.

Mescaline

Le lecteur de Misérable miracle, paru en 1956, est déjà familier de la mescaline que Michaux tient pour la plus spectaculaire des drogues, propre à révéler l’immense orchestre du drame intérieur. Un de ses effets les plus remarquables consisterait à augmenter dans des proportions vertigineuses les capacités d’attention : « Hyperacuité. L’attention prodigieusement présente, au comble de ses possibilités capte anormalement vite et clairement. » La mescaline confère au sujet une vision synoptique lui permettant d’embrasser les points de vue les plus distants. Images, points et formes se présentent à lui à toute allure. La vie de l’esprit connaît une accélération extrême. Dans ce grand défilé, le rapport au temps est profondément modifié : le temps « a une foule énorme de moments ». « La coexistence de ce temps aux moments multipliés avec le temps normal, pas entièrement disparu et qui revient par intervalles, oblitéré seulement en partie par l’attention portée sur l’autre, est extraordinaire, extraordinairement déréalisante. »

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Henri Michaux, dessin mescalinien


A cela s’ajoute un appel de l’infini, d’un infini « obsédant » et « tracassier » qui ramène tout à lui. D’incessantes répétitions tournent au radotage. Le sujet est soumis à une ondulation perpétuelle dans ses idées et désirs. Des pulsions antagonistes et totalitaires règnent alternativement : « Ondes si intolérables qu’elles ont conduit des aliénés qui en étaient victimes à se jeter par la fenêtre pour en finir avec ce serpent infernal et sans épaisseur, qui les empêchaient de penser et les poussait à penser, qui les détachait sans fin, sans fin. – En se suicidant, ils y ont mis fin. Ondes à folie. »

De manière intéressante, Michaux explique devoir à son expérience de la mescaline la révélation du sens profond de la musique qui consiste à substituer sa fluidité, son caractère intelligible à la réalité entêtante du monde : « La musique – je le comprenais à présent – est une opération pour se soustraire aux lois de ce monde, à ses duretés, à son inflexibilité, à ses aspérités, à sa solide inhumaine matérialité. Opération réussie ! Ah ! oui, au-delà de toute réussite, au-delà de ce qu’aucun compositeur avait jamais réussi. Il n’y avait plus de monde, il n’y avait plus qu’un liquide, le liquide de l’enchantement. Cette réponse que fait au monde le musicien, je n’entendais plus que cette réponse, réponse par le fluide, par l’aérien, par le sensible. J’étais dedans, englouti. »

Psilocybine

De son propre aveu, Michaux a échoué à établir une relation pleinement féconde avec la psilocybine. Le problème tient à ce qu’elle induit un relâchement musculaire, à ce qu’elle démobilise, rendant difficile sinon impossible la tâche de l’écrivain désireux de rendre compte de ses effets.

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Portrait de Michaux par Paul Facchetti

Le poète a effectué des prises de psilocybine à l’hôpital Sainte-Anne grâce au professeur Delay. Les conditions de ces expériences conduites sous observation médicale contribuent sans doute à expliquer le caractère peu satisfaisant de la rencontre avec cette drogue. La présence de témoins a soumis Michaux a des alternances un peu pénibles qu’il évoque dans des pages où s’exprime le caractère quasi grotesque des séances à Sainte-Anne : « Pour moi, l’aspect insolite de ma situation devenait plus patent, plus absorbant. Les yeux fermés, j’étais dans le grand monde des fluides, plus forts que tout, fluide moi-même, plus compact seulement, plus consistant. Les yeux ouverts, j’étais devant quatre étrangers, assis, sans rien faire. Quoique accablé, je répondais à la demande tacite, je parlais, je me dévoyais dans des paroles explicatives, puis fermant à nouveau les yeux, je me replongeais dans le fleuve aux flots innombrables où il n’y avait ni examinateurs, ni professeurs, mais seulement des ondulations, des ondulations sans rien d’autre, des ondulations incessantes, brassant tout dans une parfaite et presque cosmique monotonie, dans une inlassable houle, loin des demeures des hommes et des raisonnements et des catégories des hommes et des divisions et des cloisonnements. »
La psilocybine, explique le poète, a pour caractéristique essentielle d’inhiber la disposition à agir. En temps normal, notre présent est tissé d’intentionnalités, il est riche du programme à venir, des actions que nous nous disposons à accomplir. « Être vivant, c’est être prêt ». La psilocybine annule la mise sous tension, la mobilisation perpétuelle du vivant qui, à tout instant, s’apprête à agir ou à réagir.
De cet hallucinogène connu aujourd’hui pour sa capacité à traiter des cas de dépression résistante et à stimuler les connexions neuronales, Michaux écrivait déjà sans ce texte de 1961 : « Les effets de la psilocybine sont multiples. Elle peut donner une sorte d’extase tranquille, guérir certains malades mentaux très « fermés » ; très « autistes », qu’elle amène assez vite, parfois en une séance, à s’ouvrir, se découvrir, à reprendre le contact avec les autres. »

Chanvre

Michaux aborde le chanvre avec la ferme résolution d’en rendre compte à l’heure même de la prise sans se laisser déborder par ses « modulations démonstratrices » au point d’abandonner le stylo : « Je m’étais bien décidé à, coûte que coûte, écrire fût-ce dans le plus complet blanc, et même si les mots qui se présenteraient n’avaient pour moi aucun sens. Ecrire, qui demande force, et fait appel à de la force, devient force, devient contrôle, extension de contrôle, adversaire de l’incessante poussiérisation de soi… »
Comme la mescaline, le chanvre augmente l’intensité et la vitesse d’apparition des visions. Mais contrairement à la mescaline, il ne fournit pas que des impressions visuelles. Il s’exprime de manière éruptive, par « geysérisation », selon tout l’éventail des sens.  
Selon Michaux, le trait le plus remarquable peut-être de cet hallucinogène réside dans son rôle de « détecteur ». Il s’avère être pour lui un outil incomparable pour pénétrer la substance ou l’absence de substance d’un penseur ou d’un écrivain : « Certains parmi les grands auteurs de la littérature et de la mystique, n’ont pas résisté une minute à sa « pénétration ». Les auteurs alors, on les entend en personne et qui n’en imposent plus si peu que ce soit. On les rencontre comme de leur vivant certains hommes de sang-froid ont dû les jauger, les évaluer. »

Aliénation

Dès 1956, Michaux a pu côtoyer des malades mentaux grâce à la psychiatre Marie-Thérèse Whilelm. On sait qu’il a toujours manifesté beaucoup d’intérêt pour les productions artistiques des patients des diverses institutions psychiatriques qu’il a visitées. Raymond Bellour, dans l’édition de la Pléiade qu’il a dirigée, signale une intéressante confidence sur les aliénés faite par le poète à son éditeur René Bertelé en 1962 : « Je n’éprouve de vraie intimité, je ne me sens en confiance vraiment que parmi eux. Avec les autres je puis être amical, mais pas en confiance… »

L’empathie joue indubitablement un rôle important dans l’évocation des états d’aliénation mentale qui constitue le second volet de Connaissance par les gouffres. Ce qui touche Michaux chez les aliénés, c’est à n’en pas douter l’expression sans frein d’un monde intérieur chaotique. La vie consciente et rationnelle de l’individu sain représente bien peu et bien mal ce qu’il est. Elle est au mieux une fine couche d’eau claire en surface d’un lac aux profondeurs insondables, l’expression contrôlée d’un désordre apprivoisé, ralenti, filtré et relégué pour une large part dans le vaste domaine de l’inconscient. « L’honnête homme » auquel on ne peut faire confiance prétend ignorer le chaos qu’il porte en lui. Malgré lui, le fou laisse s’exprimer son peuple intérieur, ses voix discordantes, ses « minorités » insoumises.
Même si elles ne sont pas exemptes de lyrisme, les descriptions de Situations-Gouffres se veulent précises et méthodiques. L’abondance des notes indique bien que Michaux entend fournir d’authentiques tableaux cliniques des cas de folie, tableaux qui pourraient le cas échéant être publiés dans des revues médicales.

Chacun se fera sa propre opinion sur la valeur du postulat qui fonde la démarche du poète : l’hallucinogène, en levant les freins rationnels qui ralentissent la vie psychique, permettrait d’accéder à une conscience seconde plus large que la première et présentant de forte analogies avec les états d’aliénation mentale : « La folie (dans ses accès surtout) est une sorte de « tout à la fois » qu’on avait en soi en vrac et qui sort, qu’on ne peut plus tenir serré, dirigé, et qui s’éparpille librement. »  

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Henri Michaux, Personnages, gouache sur papier noir, circa 1937-1939

Sans entrer dans le détail des divers cas cliniques qu’aborde Michaux, il faut, pour conclure, dire un mot de la puissante caractérisation de l’aliénation mentale qu’il propose. La folie lui apparaît comme un état paradoxal dans lequel l’homme qui subit de puissants assauts intérieurs s’efforce de rétablir un équilibre. Elle est « une prodigieusement difficile tentative pour s’allier à un état disloquant, désespérant, continuellement désastreux, avec lequel il faut, il faut bien que l’aliéné fasse ménage, affreux et innommable ménage ».
Le premier et principal signe d’aliénation résiderait dans le sentiment de retrait du corps : « L’absence de son corps présent ne cesse d’être intrigante, d’être insupportable, d’être persécutante. Elle lui (l’aliéné) gratte l’esprit sans arrêt, absence qui ne permet plus à rien d’être normalement présent. Comment être encore devant quoi que ce soit ? Il faut être solide pour être devant. » Affranchi des freins rationnels qui s’imposent à l’homme sain et qui rendent la pensée maîtrisable, le fou est bombardé d’idées et de visions qui se succèdent à un rythme effréné ; il est rendu au flot tumultueux de l’espace du dedans : « Vitesse des pensées, vitesse des images, vitesse des envies, tout arrive à une excessive vitesse, qu’aucun sentiment n’influencera. Ça pense, ça n’a pas besoin de lui pour penser. Ça se passe entièrement de lui. Ça le laisse en dehors. Sans pensée, dans un défilé de pensées. Entièrement désarmé, impuissant. Penser, c’est pouvoir arrêter les pensées, les reprendre, les retrouver, les placer, les déplacer et surtout pouvoir « revenir en arrière » » .
Sans arrêt ni retour possibles, l’aliéné comme l’homme sous influence sont livrés au cours imprévisible du « fleuve tourmenteur ».

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