Tango de Satan
Difficile de se déprendre de l’atmosphère apocalyptique du beau et sombre Tango de Satan de Laszlo Krasznahorkai. Publié en hongrois en 1985, l’ouvrage est disponible en français dans une traduction de Joëlle Dufeuilly. Il a donné lieu à une somptueuse adaptation cinématographique du regretté Béla Tarr qui a travaillé en étroite collaboration avec Krasznahorkai pour produire un film fleuve dont les plans séquences s’étendent sur pas moins de 7h30.
Roman hypnotique, le premier de son auteur, Tango de Satan nous transporte dans de vastes plaines boueuses d’Europe centrale balayées par les vents et les pluies. Devenus oisifs, les salariés d’une coopérative qui a cessé toute activité végètent lamentablement. Ils s’épient, se trompent et se volent. L’annonce du retour d’Irimiás et de son compère Petrina, que l’on croyait morts, soulève d’immenses espoirs au sein de cette petite communauté à la dérive. Mais le charismatique Irimiás se révèle être un manipulateur à la solde d’autorités lointaines et tentaculaires. Agitant le rêve d’une ferme modèle dont ils seraient les travailleurs, Irimiás berne ces hommes et ces femmes déboussolés qui ont mis leurs destins entre ses mains et qui se verront, à leur insu, utilisés comme espions. Son projet faussement messianique, l’imposteur le présente à ses naïfs auditeurs comme la condition du rachat de leurs fautes.
Suicide d’Estike
La culpabilité des membres de la coopérative trouve pour Irimiás une expression manifeste dans le suicide de la jeune Estike. Un lecteur familier de Bernanos serait tenté de rapprocher cet épisode de la Nouvelle histoire de Mouchette. Comme Mouchette, Estike est en butte à l’hostilité d’un monde qui ne lui réserve que brimades et vexations. En cédant à la tentation du suicide, l’une et l’autre accèdent au salut. « Et aujourd’hui, écrit Bernanos dans les dernières pages du roman, voilà qu’elle songeait à sa propre mort, le cœur serré non par l’angoisse, mais par l’émoi d’une découverte prodigieuse, l’imminente révélation d’un secret que lui avait refusé l’amour.»

© Mozgokep Innovacios Tarsulas es Alapitvany – VVF – Vega Film
Même apaisement, même confiance tranquille dans l’au-delà chez Estike : « Elle se sentait en paix et autour d’elle, les arbres, la route, même la nuit distillaient une forme de sérénité. « Ce qui arrive est bien », pensa-t-elle ». Et plus loin : « Elle repensa à la journée passée et, le sourire aux lèvres, comprit comment les choses étaient liées ; elle savait que les événements qui s’étaient déroulés n’étaient pas unis par le hasard mais qu’un sens d’une inexprimable beauté les reliait au-dessus du vide ». Estike accueille elle aussi la mort en petite fille : « Elle arrangea ses cheveux, mit son pouce dans sa bouche et ferma les yeux. Elle n’avait aucune raison d’avoir peur. Elle savait que les anges allaient venir la chercher ». Dans cet infernal tango, elle est la seule âme qui se sauve. Irimiás et ses acolytes assisteront bientôt, incrédules et médusés, au spectacle stupéfiant de sa résurrection dans un concert d’anges aux voix cristallines.
Supplice de Micur
Et pourtant, peu avant de s’infliger la mort, la petite fille se sera livrée à un acte d’une rare cruauté, torturant le chat Micur avant de l’empoisonner avec de la mort-aux-rats. La violence gratuite de cette scène – difficilement soutenable dans le film – paraît mal s’accorder avec la foi tranquille des derniers instants. C’est qu’en persécutant Micur, l’enfant découvre enivrée l’étendue de sa liberté. Pour la première fois, la petite victime réalise qu’elle peut « vaincre », imposer sa volonté à un animal sur lequel elle possède un pouvoir de vie et de mort. Dans ce vertige de la liberté, elle cède à la tentation du mal. Si elle s’exalte d’abord de sa propre grandeur, elle ne tarde pas à ressentir l’accablement que produit une victoire facile et dérisoire :
« Le bonheur et la fierté qui progressivement montaient en elle incendièrent son imagination, elle n’avait plus à bouger, la force de son pouvoir sur le chat était irrémédiable ; la conscience de sa grandeur et de son invulnérabilité (« Je peux tout, je peux faire ce que je veux de toi… ») la troubla un instant : devant elle s’ouvrait un univers totalement inconnu, elle se trouvait désemparé devant ce choix illimité ; mais cette hésitation, cette plénitude de bonheur cessèrent rapidement, elle se voyait déjà crevant les yeux luisants de terreur de Micur ou d’un seul geste lui arrachant les pattes avant ou bien tout simplement le suspendant à un clou. »
Le sacrifice de l’animal est presqu’immédiatement suivi de la conscience accablante de la faute : « La honte et la pitié étranglèrent sa gorge ; elle savait que plus rien ne pouvait racheter sa victoire ». L’enfant ne tarde pas à sacraliser sa victime. Estike transporte la dépouille de Micur pour l’installer douillettement à ses côtés sur son lit de mort et de résurrection. Après ce dévoiement d’une liberté tout juste conquise, la petite fille, par son suicide, choisit « la seule route qui mène aux anges ». Loin d’être l’appel au-secours d’une désepérée, cette mort volontaire apparaît plutôt comme l’action sereine et éclairée d’un être libre. C’est ainsi qu’Estike échappe à la catastrophe à laquelle tous les protagonistes du Tango semblent voués.
Catastrophe
Dans Petits travaux pour un palais du même Krasznahorkai, un inquiétant narrateur, aussi fou qu’inspiré, déclare : « le mode de fonctionnement de l’univers repose entièrement sur la destruction et la dévastation, la ruine et la désolation… la réalité ne peut être abordée que sous un seul angle, celui de la destruction perpétuelle, de la catastrophe permanente, la réalité, c’est la catastrophe dans laquelle nous vivons… » Ou encore « …Dieu n’est nulle part, le Dieu miséricordieux, celui qui crée et qui juge, ne se trouve nulle part, à sa place nous n’avons que Satan… »
Une vision du monde qui se trouve réalisée dans ce dérangeant Tango dont l’épigraphe, de manière significative, est tirée du Château de Kafka et dont la table des matières, baptisée « Enchaînement des figures », se compose de deux parties comprenant chacune six chapitres numérotés de I à VI puis, dans un mouvement de danse rétrograde, de VI à I. Soit un total de XII chapitres comme dans l’œuvre magistrale de Malcolm Lowry, Sous le Volcan. Lowry, le génial alcoolique, fait partie, aux côtés d’Herman Melville et de l’architecte Lebbeus Woods, de la sainte trinité apocalyptique du narrateur des Petits travaux.
« Tenir tête à l’ordre des choses »
Alcoolique lui aussi, le docteur du Tango de Satan note avec un soin méticuleux toutes les actions des membres de la coopérative. Lorsqu’au douzième chapitre, « le cercle se referme », il a une illumination soudaine et réalise que ses efforts acharnés pour documenter les vies insignifiantes de ses semblables, pour tout consigner par écrit, ont enfin payé. Il a acquis la faculté, par l’écriture, « de tenir tête à l’ordre unilatéral des choses » : « Ce n’est pas un rêve, j’ai atteint un tel degré de précision dans l’observation que je peux déterminer ce qui se passe dans la coopérative. Les choses se passent exactement comme elles sont énoncées ». Le docteur s’empare d’un nouveau cahier pour y noter au crayon des phrases qui sont les premières du roman, lequel finit ainsi comme il a commencé.

© Mozgokep Innovacios Tarsulas es Alapitvany – VVF – Vega Film
Une histoire dite par un idiot ?
Faut-il voir dans ce prodige l’affirmation d’un pouvoir démiurgique de l’écrivain ? Le docteur ne peut s’empêcher de lier ses nouvelles facultés, sa « révélation » comme il l’appelle, au son presque miraculeux de cloches qui, dans ce douzième chapitre comme dans le premier, résonnent en l’absence même de clocher : « Cela donne un sens à mes pouvoirs encore incertains… Ce carillon, pensait-il, le dédommageait de toutes ses souffrances passées, du supplice d’avoir à témoigner en permanence, c’était une juste récompense pour sa coriace persévérance… S’il parvenait à déchiffrer plus précisément le contenu de cet appel, il deviendrait le détenteur d’un pouvoir unique, il serait capable de donner « aux choses humaines » un élan inconnu à ce jour… ».
Las, à l’origine du bruit il découvre un petit homme apeuré, incroyablement ridé, s’exprimant en borborygmes inintelligibles et frappant frénétiquement sur une cloche : « Erreur impardonnable, j’ai confondu les Voix du Ciel avec les voix de la conscience. Un vagabond pouilleux ! Un malade mental échappé d’un asile ! »
Il faudra donc pour finir se résigner à un monde sans rime ni raison.