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Addiction

Art Pepper fait partie de ces musiciens qui longtemps après leur mort – il est décédé en 1982 – réservent encore d’heureuses surprises aux amateurs de jazz. En 1995 sortaient The Complete Village Vanguard Sessions enregistrées à New York en 1977. Plus récemment, en 2023, The Complete Maiden Voyage Recordings donnaient à entendre l’intégralité des trois soirées d’un live splendide donné dans l’atmosphère intime d’un club de Los Angeles du 13 au 15 août 1981. On y entend Pepper, quand il ne joue pas, narrer des anecdotes et converser avec ses auditeurs. Les accès de logorrhées alternaient chez lui avec les épisodes de fièvre musicale. En 2025, le label Elemental Music révélait un concert inédit enregistré à Konsberg (Norvège) en juin 1980. D’autres pépites suivront peut-être. 

Art pepper an afternoon in norway the kongsberg concert cd

De fait, après les déboires causés par ses addictions et de longues périodes d’incarcération, le saxophoniste a déployé, au cours des sept dernières années de sa vie, une énergie créatrice qui l’aura conduit à se renouveler radicalement. Loin du Jazz West Coast de ses débuts, le dernier Pepper est un musicien âpre et inventif qui a parfaitement assimilé le tournant coltranien. S’il ne tourne pas le dos à la mélodie et au leitmotiv, son jeu est désormais émaillé de tensions, de dissonances et de digressions qui concourent à créer un univers musical d’une grande richesse.

Straight Life

Revenu de l’enfer carcéral avec la ferme résolution d’écrire une nouvelle page de sa carrière musicale, Pepper a également livré une intéressante autobiographie, Straight Life1, coécrite avec son épouse Laurie. C’est un récit cru, non édulcoré, auquel on pourrait appliquer les mots de Rousseau : « Je me suis montré tel que je fus : méprisable et vil quand je l’ai été ; bon, généreux, sublime, quand je l’ai été2 ». A moins de retouches substantielles, ce manuscrit publié en 1979 peinerait sans doute à trouver un éditeur aujourd’hui. Le passage sans conteste le plus dérangeant est le relation que fait le musicien de sa rencontre avec une jeune femme à Londres pendant la Seconde Guerre mondiale. Après avoir flirté avec elle et échangé quelques baisers, Pepper finit par forcer sa résistance et lui imposer son désir dans un cimetière où il l’a traînée. Difficile de lire ces pages sans effroi. 

1280

Mais l’intérêt de Straight Life ne se réduit pas à l’évocation du monde un peu trouble du jazz d’après-guerre ou des turpitudes sentimentales et sexuelles de son auteur. C’est aussi un puissant témoignage sur le rapport aux drogues du musicien et plus généralement sur la spirale infernale de l’addiction. On sait que le sentiment d’insécurité, les vécus traumatiques sont de redoutables catalyseurs des comportements addictifs et tout particulièrement de la dépendance aux drogues dures. Chez Pepper, la blessure originelle est le rejet dont il a fait l’objet de la part d’une mère qui aurait préféré ne pas porter cet enfant non désiré. Traînant une existence instable marquée par une profonde carence affective et évoluant dans un milieu où les opiacés circulent largement, il était sans doute condamné à rencontrer l’héroïne.

Cette rencontre, le musicien la décrit comme une irruption de l’absolu dans une vie d’errance et de frustration. L’héroïne lui apporte un sentiment de plénitude qu’il n’avait jamais connu et vient, au moins dans un premier temps, restaurer une image de soi très dégradée. Les termes qu’emploie Pepper méritent d’être cités :  «  (…) soudain les diables et les démons, les errements et les doutes et toutes les frustrations s’évanouirent. Rien de tout cela n’existait plus car j’avais trouvé la paix3. » Si l’on en croit ses déclarations, le saxophoniste aurait eu, dès la première prise, la préscience des tourments et délices à venir : des brefs moments de jubilations suivis de la brûlure du manque, des séjours en prison, des trahisons et toute la cohorte des maux, petits et grands, qu’implique la consommation de drogue dans le cadre législatif répressif de l’après-guerre aux Etats-Unis. Tout cela, il l’aurait d’emblée accepté pour pouvoir éprouver, par intervalles, l’incomparable « chaleur », le « contentement total » que procure l’héroïne : « Si c’est le prix à payer alors je paierai le prix (…) Et je savais que je me ferais pincer, et je savais que j’irais en prison et que je ne serais pas faible4 (…) »   

A Love Supreme

Il y a un paradoxe de l’addiction. La cruelle dépendance du toxicomane est le corollaire de son acharnement à vivre des états d’absolue plénitude c’est-à-dire des états dégagés de toute dépendance. Par là, la toxicomanie pourrait bien être un des signes du religieux en l’homme, de sa perpétuelle aspiration, jamais satisfaite ici-bas, à restaurer l’unité primitive, à se fondre en Dieu. Il n’est pas rare, chez le toxicomane repenti, que le sentiment religieux vienne se substituer aux drogues. Ce fut le cas chez Coltrane. Dans le texte qui accompagne son magnum opus A Love Supreme, il évoque l’itinéraire qui, à partir de 1957, l’a conduit à renoncer à l’héroïne : « Au cours de l’année 1957, j’ai fait l’expérience, par la grâce de Dieu, d’un éveil spirituel qui m’a conduit à mener une vie plus pleine et plus productive. Par gratitude, j’ai demandé humblement que me soient donnés les moyens et le privilège de rendre les autres heureux grâce à la musique. Je sens que cela m’a été accordé par sa grâce. Loué soit Dieu5. »   

On peut se demander si Pepper n’aurait pas atteint sa « théophanie musicale » plus tôt s’il avait suivi le conseil que, selon Straight Life, lui avait donné Coltrane : « Pourquoi ne te ressaisis-tu pas ? Tu as tellement à offrir. Pourquoi ne donnes-tu pas au monde ce dont tu es capable6. »

  1. Il en existe une version française publiée en 2004 par les éditions Parenthèses. ↩︎
  2. Les Confessions, Livre 1 ↩︎
  3. Nous traduisons:  » (…) all of a sudden, the demons and the devils and the wandering and wondering and all the frustrations just vanished and they didn’t exist at all anymore because I’d finally found peace. »  ↩︎
  4. « If this is what it takes, then this is what I’m going to do, whatever dues I have to pay (…) And I knew that I would get busted and I knew that I would go to prison and that I wouldn’t be weak. » ↩︎
  5. « During the year 1957, I experienced, by the grace of God, a spiritual awakening which was to lead me to a richer, fuller, more productive life. At that time, in gratitude, I humbly asked to be given the means and privilege to make others happy through music. I feel this has been granted through His grace. ALL PRAISE TO GOD. » ↩︎
  6. « Why don’t you straighten up ? You have so much to offer. Why don’t you give the world what you can ? » ↩︎

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