Dosto

Le « destin défiguré » de Nastassia Filipovna

De tous les personnages appartenant à l’univers romanesque de Dostoïevski, Nastassia Filipovna, héroïne de L’idiot, est peut-être le plus fascinant. D’une beauté envoûtante, c’est une femme intelligente, contradictoire, excessive, aux conduites autodestructrices. Pour un lecteur de notre époque, plus attentif sans doute qu’un homme du dix-neuvième siècle aux situations d’abus et d’emprise que subissent les jeunes individus, elle est une illustration puissante des ravages qu’occasionnent les violences psychologiques et sexuelles sur une vie de femme. Des tourments qu’endure la victime, Dostoïevski dans le roman dresse un tableau d’une précision clinique.  

Le prince Mychkine, « cet enfant absolu », voit mieux que personne la souffrance de Nastassia Filipovna et il en est bouleversé. Il ne ménage pas sa peine pour la persuader qu’elle est une victime innocente. Qu’elle n’est pas responsable de la souillure que lui a infligée, à l’âge de seize ans, le riche Totski. Cinq ans durant, Nastassia a subi l’emprise de ce tuteur sensuel qui l’a remarquée alors qu’elle n’était qu’une enfant et qui a d’emblée saisi l’intérêt qu’il pourrait avoir à ‘posséder’ cette jeune âme qui n’avait pas vécu. Sans expérience du monde ni des hommes, et dépendante matériellement, Nastassia n’a eu d’autre choix que d’accepter un concubinage qui, aux yeux de la haute société russe, la marque du sceau du déshonneur. Oscillant sans cesse entre la conscience qu’elle a de sa propre innocence et un sentiment irrépressible de culpabilité, elle y épuise ses forces psychiques. Jusqu’à se tenir au seuil de la folie.

L’irruption du prince dans sa vie aurait pourtant bien pu être sa planche de salut. Nastassia témoigne elle-même de l’importance de cette rencontre : « Le prince, ce qu’il est pour moi, c’est qu’il est le premier, de toute ma vie, en qui j’ai cru, comme en un homme réellement dévoué. Lui, il a cru en moi au premier regard, et, moi aussi, je crois en lui1 ». Avec Mychkine, Dostoïevski a voulu peindre un homme absolument bon dont le cœur déborde de compassion pour ceux qui souffrent. Cet être pur, martyrisé tout au long du roman par les intrigues pétersbourgeoises, pose un diagnostic lucide sur Nastassia Filipovna : « Cette malheureuse femme est profondément persuadée qu’elle est la créature la plus déchue et la plus vile du monde. Oh, ne lui faites pas honte, ne lui jetez pas la pierre ! Elle s’est trop torturée elle-même avec la conscience de sa honte imméritée ! Et de quoi est-elle donc coupable, ô mon Dieu ? Oh, elle crie sans cesse, dans un état second, qu’elle ne se reconnaît aucune faute, qu’elle est la victime des gens, la victime d’un débauché et d’un monstre ; pourtant, malgré tout ce qu’elle peut dire, sachez qu’elle-même, la première, elle ne croit pas à ce qu’elle dit, et qu’au contraire elle croit, de toute sa conscience, que la coupable… c’est elle. (…) Vous savez, dans cette conscience perpétuelle de sa honte, elle trouve peut-être une sorte de plaisir, un plaisir monstrueux, artificiel, comme une vengeance contre quelqu’un ».

Difficile d’exprimer plus clairement l’étau psychologique dans lequel l’abus place la jeune victime. La psychiatrie moderne conclurait peut-être que Nastassia Filipovna souffre d’un trouble de l’humeur sévère et d’un état de stress post-traumatique. Si le prince, qui l’aime de pitié et non d’amour, la renvoie à son innocence, Rogojin, qui brûle pour elle d’une passion dévorante et jalouse, la renvoie à cette « conscience perpétuelle de sa honte ». Il est l’ange noir qui fait écho à la soif de se perdre, à la violence autodestructrice de la victime. Quittant définitivement le prince pour Rogojin, Nastassia Filipovna sait qu’elle va vers une mort certaine :

« Adieu prince, la première fois que j’ai vu un homme ! »

  1. Les citations sont tirées de la traduction d’André Markowicz. ↩︎

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