« La séparation » de Claude Simon
« Une de mes préoccupations quand j’écris est de dire cette simultanéité des choses : le présent, le passé et l’avenir et ce qui se passe en même temps mais simplement séparé par de l’espace… ou une cloison. »
Claude Simon, Notes préparatoires pour un entretien
Unique pièce de Claude Simon, La séparation, fut montée en 1963 au théâtre de Lutèce. Elle a fait l’objet, de septembre à décembre 2025, d’une très convaincante adaptation par Alain Françon aux Bouffes Parisiens. Sociétaire honoraire de la Comédie-Française, connue du grand public pour son rôle dans La vie est un long fleuve tranquille, Catherine Hiegel, a livré une interprétation éblouissante du personnage de Sabine.
On peut s’étonner que Simon n’ait pas davantage investi le genre théâtral qui, plus que le roman condamné à la linéarité de l’énonciation, permet de mettre en œuvre la simultanéité qui est sans doute l’obsession la plus constante de l’écrivain. La simultanéité ou enchevêtrement des temps s’entend dans la pièce comme présence du passé (les souvenirs fantasmatiques de Sabine qui se remémore ou invente les infidélités de son époux), présence du futur (Louise l’infidèle se découvrant avec effroi jumelle de sa belle-mère Sabine) et coexistence de scènes se déroulant dans deux espaces contigus que sépare une simple cloison.
La séparation est donc d’abord celle de l’espace scénique qui met en regard les vies de Sabine et de Louise dans leurs cabinets de toilette aux miroirs disposés dos à dos. C’est aussi celle du langage impuissant à exprimer ce que nous sommes et qui nous maintient à distance des autres comme de nous-même. Il y a bien sûr la rupture possible du couple que forment Georges et Louise et puis ce hors-champ constant qu’est l’agonie de Marie, cette attente de l’inéluctable séparation de l’âme d’avec le corps. « Tout se passe sous les mots qu’on prononce, déclare l’auteur, comme le tracé d’un ruisseau souterrain est révélé par une herbe plus verte. La seule eau qui coule claire, le seul être qui soit ici vrai, on ne l’entend ni ne le voit et il est en train de mourir. Mais les autres, depuis quand ont-ils cessé de vivre ? »
La vérité de Marie – la sœur de Pierre qui a sacrifié son existence pour qu’il ait accès au savoir – est entrevue par Louise qui ne peut se résoudre à partir aussi longtemps qu’elle n’est pas déclarée morte. Marie à l’athéisme tranquille, indifférente à la perspective de sa mort prochaine et aussi ravie qu’une enfant, à quatre-vingt-un ans, de regarder voler deux papillons blancs est directement inspirée d’Artémise, ou tante Mie, que Simon a beaucoup chérie. Avec ses carnets de comptes qui apparentent sa vie à une interminable addition, Marie-Artémise exprime une vérité à jamais inaccessible à Sabine comme à l’éminent spécialiste des langues mortes qu’est Pierre au cerveau « garni de rayons et de livres bien rangés ». Simon explique que la forme classique, dans cet exercice théâtral, s’est imposée à lui sans même qu’il y pense. Unité de lieu, unité de temps et unité de thème plutôt que d’action. Ce thème, l’auteur l’emprunte à son roman, L’Herbe, paru en 1958. Mais alors que le roman obtient la précieuse simultanéité par la multiplication des incidentes et des participes présents, le théâtre déploie le temps et les possibles dans un même espace scénique.
On rêve d’un Simon dramaturge qui, au-delà de ce premier essai, aurait ouvert une voie nouvelle, entre Genet et Becket, au théâtre d’après-guerre.