On the Road by Lu Nan

Trilogy de Lu Nan

Né à Pékin en 1962, Lu Nan est le premier photographe chinois qui ait rejoint l’agence Magnum. C’est un homme discret dont la vie est mal connue et qui refuse généralement que l’on prenne son portrait. C’est également un lettré qui revendique l’influence d’auteurs occidentaux aussi différents que Martin Buber, Goethe, Proust ou T.S. Eliot. Publié en chinois par la China National Photographic Art Publishing House et en anglais par Gost Books en 2018, Trilogy regroupe trois séries d’images que Lu Nan a réalisées de 1989 à 2004. Durant ces quinze années, il semble avoir mené une existence quasi monacale se consacrant de manière intensive à la lecture autant qu’à son travail de photographe. Trilogy se conclut par un entretien éclairant dans lequel Lu Nan explique sa démarche et la longue élaboration de ce qui constitue à ce jour son magnum opus.

Psychiatric hospital, Guizhou, 1990 © Lu Nan/Magnum Photos

La première série, The Forgotten People – The Condition of China’s Psychiatric Patients, est un projet conduit en 1989 et 1990 pour lequel Lu Nan a visité pas moins de trente-huit établissements psychiatriques à travers la Chine allant à la rencontre de milliers de malades. Il a aussi établi des liens étroits avec les familles des patients. C’est ainsi qu’il a pu réaliser des portraits de ces derniers aux côtés de leurs proches y compris au sein de leurs foyers. La série révèle dans toute leur crudité les conditions d’internement dégradantes de patients qui vivent dans le plus grand dénuement et sont parfois enchaînés. L’absence de prise en charge efficace et digne de la maladie mentale donne lieu à des situations éprouvantes sur certaines images. The Forgotten People rappelle à bien des égards le livre de photographies édité par le psychiatre Franco Basaglia, Morire de classe, qui dénonçait les traitements avilissants réservés aux malades mentaux dans l’Italie des années 1960.

Psychiatric hospital, Sichuan, 1990 © Lu Nan/Magnum Photos

Lu Nan explique que c’est en voyant un prêtre bénir le patient d’un hôpital psychiatrique qu’il a eu la révélation de son deuxième sujet consacré à la foi catholique en Chine. Pour On the Road – The Catholic Faith in China, il a parcouru dix provinces de Chine entre 1992 et 1996. Il faut probablement voir dans ce titre une référence implicite au Tao, le principe à l’origine de toutes choses existantes, que l’on traduit souvent par « la voie » ou « le chemin ». La foi catholique a été durement réprimée en Chine pendant la période de la Révolution culturelle (1966-1976). Malgré les persécutions, les catholiques ont su faire preuve de résilience et s’adapter. Si les pratiques religieuses étaient mieux tolérées dans les années 1990, elles suscitaient néanmoins la méfiance des autorités et étaient strictement encadrées. Alors qu’il travaillait à On the Road, en 1993, Lu Nan a été arrêté et a vu son matériel photographique saisi. De fait, les processions, messes, baptêmes ou confessions documentés dans la série sont bien souvent accomplis dans la clandestinité. A défaut d’églises, les croyants se réunissent dans leurs foyers ou en plein air à la campagne.

Tibetan church members on the Lord’s Day, Yunnan, 1993 © Lu Nan/Magnum Photos

C’est au dernier projet que le photographe a consacré le plus de temps. Four Seasons – Everyday Life of Tibetan Peasants l’a en effet occupé de 1996 à 2004. Pour ce travail, il a effectué neuf séjours au Tibet chacun d’une durée de trois à quatre mois. Au contact direct des paysans, il les a saisis aussi bien dans leurs foyers que s’adonnant aux durs travaux agricoles. Cette série est de loin la plus apaisée et la plus souriante des trois. Elle illustre la paix intérieure que le bouddhiste parvient à atteindre malgré la dureté de ses conditions de vie.

Girl with her grandfather, Tibet, 2001 © Lu Nan/Magnum Photos

Dans l’entretien par lequel s’achève l’ouvrage, Lu Nan livre des clefs de compréhension utiles de sa trilogie. Avec ses visions déchirantes de vies brisées, absentes à elles-mêmes, le premier opus a pour thème la souffrance et l’adversité. La persévérance des catholiques chinois qui, dans les temps les plus difficiles, ont gardé leur foi vivante introduit la notion de purification. Avec les paysans tibétains, nous entrevoyons la vie sereine, le paradis intérieur d’esprits en paix avec eux-mêmes et avec le monde. Lu Nan suggère que par la dialectique du désir nous sommes tous appelés à passer, dans nos propres vies, par ces trois états. Nous désirons tous sortir de la souffrance et nous purifier pour mener une existence heureuse.

De sa lecture de Martin Buber le photographe a tiré des enseignements féconds pour l’établissement d’une relation authentique avec autrui. L’autre n’est jamais considéré comme un moyen, toujours comme une fin. Lu Nan n’impose rien au sujet. La première série en particulier aurait pu se heurter à l’écueil du voyeurisme. Sa force tient à ce qu’elle parvient au contraire à nous révéler l’humanité profonde des malades mentaux à l’égard desquels le photographe fait preuve d’une empathie manifeste. L’intérêt que Lu Nan éprouve pour ses sujets ressort bien des légendes de ses images où il est souvent question de l’histoire des personnes et des rapports qu’elles entretiennent avec leurs proches. Malgré les nombreuses influences occidentales que revendique son auteur, Trilogy livre finalement une leçon de sagesse tout orientale, une propédeutique du bonheur entendu comme paix intérieure et ouverture à autrui. Lu Nan se fait un devoir, dans sa pratique photographique, d’effacer sa personnalité pour mieux exprimer son sujet sans distorsion.
Comme il l’a lui-même déclaré, l’ombre du photographe n’apparaît nulle part dans Trilogy.

Lien vers le site de l’éditeur:

https://gostbooks.com/products/trilogy

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