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Voix du Bélarus

Dès le prologue de La Supplication, Svetlana Alexievitch nous avertit: « Ce livre ne parle pas de Tchernobyl mais du monde de Tchernobyl. » L’accident du 26 avril 1986 est largement documenté et l’auteur n’entend pas ajouter un titre à une bibliographie déjà bien épaisse. Il s’agit de s’intéresser « aux sensations, aux sentiments des individus qui ont touché à l’inconnu. Au mystère. Tchernobyl est un mystère qu’il nous faut encore élucider. »

Pas de meilleure méthode, lorsqu’on veut comprendre la portée d’un événement pour lequel nous ne disposons d’aucun système de représentations, que de capter, à l’aide d’un magnétophone et d’un stylo, les récits des témoins les plus divers. Non pour décrire des faits mais pour saisir les émotions qui traversent les populations. C’est ainsi qu’Alexievitch invente ce genre que l’on a baptisé « roman de voix ».

La supplication donne donc la parole aux témoins et victimes de la tragédie. Ce qui fait sa force, outre le caractère bouleversant des témoignages recueillis par une auditrice attentive et empathique, c’est le rythme et l’ordonnancement des récits. L’œuvre a des accents vétérotestamentaires. Chacun des trois chapitres consiste en une succession de « monologues » et se conclut par un chœur. Prologue et conclusion se répondent. On croirait entendre ici ou là les voix de Jérémie et de Daniel.   

« Les Biélorusses, nous dit Alexievitch, constituent le peuple de Tchernobyl. Tchernobyl est devenu notre maison, notre destin national. » Située au nord de l’Ukraine, la centrale est en effet à proximité immédiate de la Biélorussie qui eut à subir la plus grande part des retombées radioactives. Près de cinq-cents villages, dans le pays, ont disparu suite à la catastrophe et soixante-dix ont été enterrés. On estime qu’environ un Biélorusse sur cinq a été exposé aux radiations.

On a souvent fait de l’accident de Tchernobyl le prélude à l’effondrement du monde soviétique. La succession des monologues de La supplication permet de comprendre qu’il fut bien un point de rupture. La fin d’un système au sein duquel l’immense majorité silencieuse acceptait, sans le questionner, un ordre qui paraissait immuable. Avec Tchernobyl, naît le soupçon à l’égard d’un pouvoir coupable de manipulation et de désinformation.

Dépassant le champ du politique, La couronne de la création, deuxième chapitre du livre, laisse entrevoir que l’homme pourrait bien être coupable d’avoir « joué » avec les lois de la physique. Objet de fierté, voire d’hubris, la technologie nucléaire serait devenue l’instrument de notre malheur. Voilà Prométhée une nouvelle fois enchaîné.

La conclusion, s’il en faut une, serait à chercher dans la troisième et dernière partie de l’ouvrage empreinte de stoïcisme. Les monologues de Biélorusses qui s’adaptent comme ils peuvent à cette irruption du malheur et de l’inconnu qu’a représenté Tchernobyl dans leur vie, sont autant de témoignages de dignité de la part d’individus qui, à défaut de pouvoir le fuir, acceptent le tragique de l’existence.

A propos des photographies d’Igor Kostine

Des liquidateurs s’équipent avant de déblayer les déchets radioactifs présents sur le toit du troisième bloc de la centrale de Tchernobyl © Igor Kostine

L’accident nucléaire de Tchenobyl a profondément marqué le photographe ukrainien Igor Kostine décédé en 2015. Il fut le seul homme, armé de ses appareils Nikon, à photographier la centrale et son quatrième réacteur peu après l’explosion du 26 avril 1986. Gravement irradié, il aura porté dans sa chair les stigmates de la catastrophe. Les éditions Les Arènes ont publié en 2020 un choix de 110 photographies tirées de son travail sur Tchernobyl. Celles qui ont pour sujet « les chats du toit » comptent parmi les plus poignantes. On appelle ainsi, parmi « les liquidateurs », les hommes qui se sont portés volontaires pour évacuer, sur le toit du troisième réacteur des déchets hautement radioactifs, en particulier des blocs de graphite, projetés par l’explosion.

Poissons morts sur la rive d’un lac artificiel servant de réservoir de refroidissement pour la centrale
© Igor Kostine
Un irradié reçoit des soins dans une clinique moscovite
© Igor Kostine

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