Récits de la Kolyma
Situé à l’extrémité orientale de la Sibérie, le fleuve Kolyma a donné son nom à une région dépourvue d’assise administrative et dont les contours géographiques, longtemps fluctuants, englobent l’oblast de Magadan, le nord-est de la Iakoutie et une partie de la Tchoukotka.
Cet essor de la Kolyma en tant que région est venu tardivement, au vingtième siècle, avec la découverte et l’exploitation de ses importantes richesses minières. Lorsqu’en 1928 Staline lance le premier plan quinquennal destiné à assurer l’industrialisation de la Russie, les gisements métallifères de Sibérie orientale (or, argent, étain, tungstène…) s’avèrent être un précieux atout pour assurer, à marche forcée, la modernisation du pays. A partir de 1931, l’exploitation minière et la construction des routes relèvent d’un trust industriel tentaculaire, le Dalstroï, placé sous l’autorité du NKVD (Commissariat du peuple aux affaires intérieures). Les frontières de la Kolyma coïncident dès lors peu ou prou avec le périmètre d’intervention du Dalstroï.

Pour atteindre les objectifs du plan quinquennal, une vaste et redoutable institution concentrationnaire est constituée. Dans les camps de la Kolyma, on meurt d’épuisement, de froid, de malnutrition ou victime des mauvais traitements. Les rythmes de travail inhumains et les exténuantes opérations d’extraction minière ont raison de la résistance de nombreux détenus.
Dans ces camps, l’écrivain Varlam Chalamov aura passé quinze ans. Une première condamnation, en 1929, pour avoir diffusé le document connu comme « le testament de Lénine », l’avait conduit trois années durant dans un camp du nord de l’Oural. Dénoncé comme trotskyste en 1937, il est condamné à cinq ans d’emprisonnement dans la Kolyma. Jugé pendant sa détention, il écope, en 1943, d’une nouvelle peine de dix ans. Le verdict se fonde sur l’article 58 alinéa 10 du code pénal qui réprime les activités antisoviétiques. Chalamov est un détenu politique.

Témoignage ou œuvre littéraire ?
Les Récits de la Kolyma sont une constellation de textes (il y en a plus d’une centaine) qui se font écho et qui constituent un témoignage rare sur l’atroce réalité concentrationnaire aux confins de la Sibérie. Une vingtaine d’années après les avoir publiés dans leur intégralité, Verdier en a proposé, en 2025, une anthologie comprenant treize textes.
Chalamov refuse toute fioriture et rejette le beau style au profit d’une prose factuelle et implacable. Le ton crépusculaire qui domine toute l’œuvre transparaît dans le Débarcadère de l’enfer qui relate l’arrivée de l’écrivain à Magadan, capitale de la Kolyma. En l’absence de route terrestre, le seul moyen d’atteindre Magadan consiste à prendre le bateau de Vladivostok en passant par la mer du Japon et la mer d’Okhotsk. Arrivé à destination, Chalamov commente : « Je me souviens parfaitement que j’étais tout à fait calme et prêt à n’importe quoi, mais mon cœur se mit à cogner dans ma poitrine et se serra malgré moi. Alors, détournant les yeux, je me dis : « On nous a amenés ici pour mourir » ». A Magadan, le prisonnier est comme parvenu aux portes de l’enfer. Il y trouve un monde si hostile et lugubre que Vladivostok, en comparaison, lui apparaît comme une ville ensoleillée, baignée d’une « chaude clarté automnale ». La Kolyma est alors d’un accès si difficile que les prisonniers la considèrent comme un île et désignent le reste du pays comme « le continent ».

Il y a dans ces récits un souci d’authenticité presque obsessionnel. Chalamov craint sans cesse que l’écrivain qu’il est devenu ne trahisse l’ancien détenu. Pour décrire une expérience entièrement négative, ne laissant aucune place à l’espérance, il veut une prose clinique, non exempte, ici et là, de lourdeurs et de répétitions. Dernier texte de l’anthologie, et de loin le plus long, Le gant fait référence à la peau de sa main desquamée en raison de la pellagre que le prisonnier a laissée derrière lui dans la glace de la Kolyma. « Mais la peau qui a repoussé, cette peau neuve, ces muscles sur mes os, ont-ils vraiment le droit d’écrire ? S’ils le font, que ce soit les mots qu’aurait pu tracer l’autre gant, celui de la Kolyma, le gant du forçat à la paume calleuse entamée jusqu’au sang par la rivelaine, aux doigts crispés sur le manche de la pelle. Seulement cette main-là n’aurait pas écrit ce récit. Ces doigts-là sont incapables de se déplier pour prendre la plume et raconter leur histoire. »
Ecrire sur son expérience c’est mettre à distance le vécu immédiat, ordonner ses pensées pour composer un récit qui satisfasse aux exigences d’un discours rationnel. Conscient de ce travail d’élaboration en chambre, loin des dures réalités de la Kolyma, l’écrivain s’intente un procès en légitimité. Pour rendre son entreprise acceptable, pour échapper à sa mauvaise conscience d’intellectuel, Chalamov consigne des faits bruts, préférant un compte-rendu sec aux figures de style qui enjolivent le récit : « Je fais confiance aux constats écrits, étant moi-même un factographe, un chasseur de faits professionnel, mais que faire si ces constats n’existent pas ? Pas de dossier pénitentiaire, pas d’archives, ni de fiche médicale… Les documents de notre passé sont anéantis, les miradors abattus, les baraques rasées de la surface de la terre, le fil de fer barbelé rouillé a été enroulé et transporté ailleurs. Sur les décombres de la Serpentine1 fleurit l’épilobe, fleur des incendies et de l’oubli, ennemie des archives de la mémoire humaine2. »
Anthropologie des camps
Les Récits de la Kolyma sont une mine d’informations sur cet enfer sibérien par ailleurs peu documenté. Ils se révèlent particulièrement éclairants sur la socio-anthropologie des camps. « J’ai toujours été frappé par cette habitude séculaire, typiquement russe, de se faire servir par des esclaves » écrit Chalamov dans Le gant. Le personnel administratif de la Kolyma est largement assisté dans ses missions par les prisonniers de droit commun. Parmi ces derniers, les « truands » peuvent détenir un pouvoir considérable et se faire eux-mêmes servir par d’autres détenus. Au bas de l’échelle se trouvent différentes catégories de prisonniers : « les 583 » enfermés pour des motifs politiques, les « crevards » que l’épuisement physique a conduit au seuil de la mort, ou encore les « Ivan Ivanovitch ». Ainsi nomme-t-on les intellectuels. Les qualités d’esprit sont en effet bien mal rétribuées dans la Kolyma. « Tout ce qui était livresque avait été oublié. Nous n’y croyions plus », écrit le narrateur du récit intitulé Le lait concentré.

Loin de toute élaboration conceptuelle, les Récits de la Kolyma développent une vision nihiliste de l’homme. Les êtres vivants, comme les choses, se caractérisent par un certain effort pour persévérer dans l’être, un conatus primordial qui, dans l’extrême détresse et en l’absence de tout affect, les portent à sauvegarder leur existence : « Mais quelque chose de plus fort que la mort l’empêchait de mourir. L’amour ? La haine ? Non. L’homme vit par la force même des principes qui font que vivent un arbre, une pierre, un chien. Voilà ce qu’Andreïev4 comprit précisément ici, ce qu’il ne fit pas que comprendre mais qu’il ressentit, au camp de transit de la ville, pendant la quarantaine déclarée à cause du typhus. » Aucune dignité métaphysique ne saurait être attribuée à l’homme. Et dans son extrême déchéance, le dernier sentiment dont il est capable avant de mourir, « le plus proche des os », est la colère. Vraiment pas de quoi exalter notre espèce : « Qu’avais-je pu garder jusqu’au bout ? La rage. Et tout en cultivant cette rage, j’escomptais mourir5. »
Mandelstam
Quoi qu’en dise Chalamov, le « factographe » des Récits de la Kolyma n’a pas totalement éclipsé l’écrivain. Le célèbre texte Cherry-brandy, qui évoque la mort d’Ossip Mandelstam, occupe à cet égard une place à part. Son auteur se permet une brillante digression littéraire pour offrir au poète martyr le cénotaphe qu’il mérite.

Mandelstam a été condamné, en mai 1938, à une peine de cinq ans d’incarcération dans la Kolyma. Il meurt en décembre de la même année, avant même d’atteindre sa destination, dans un camp de transit, près de Vladivostok. Cherry-brandy nous transporte sur son lit de mort et, dans un développement inspiré, Chalamov nous explique que Mandelstam, dans ses derniers instants, donnait vie sans écrire à de véritables poèmes : « Et quelle importance qu’ils ne fussent pas notés ? Transcrire, publier, tout cela n’était que vanité. Tout ce qui se crée de manière désintéressée n’est pas le meilleur. Le meilleur est ce qui n’est pas noté, ce qui a été créé et qui a disparu, qui s’est dilué sans trace aucune, et seule cette joie de la création qu’il ressent et qu’on ne peut confondre avec rien prouve qu’un poème a été composé, que le merveilleux a été créé. » La reconnaissance du spirituel dans l’homme ne viendrait-elle pas ici tempérer le nihilisme dominant des Récits ?